David Lynch et moi

© Marc Hom Wardrobe

© Marc Hom Wardrobe

Vaut-il mieux, de nos jours, signaler le caractère ironique du titre d’un article ? C’est à craindre. Fait. On enchaîne.

Cela devait se passer en 2017. J’avais déniché un livre assez rare consacré à Bruce Springsteen, que je me proposais d’offrir à Thierry Frémaux, fan hardcore de longue date du Boss, pendant le Festival de Cannes. Il en était depuis dix ans tout à la fois l’âme et la cheville ouvrière en sa qualité de délégué général, tandis que je couvrais la quinzaine pour Paris Première. Il me proposa aimablement d’en profiter pour venir déjeuner à l’Agora, lieu où se retrouvent notamment acteurs et réalisateurs en compétition. Le jour dit, un tableau insolite s’offrait à la perplexité d’un éventuel observateur. Un tiers de cette longue terrasse ensoleillée avec vue imprenable sur la mer était occupé par la plus forte concentration jamais vue de gens du cinéma. Plusieurs stars au mètre carré. Les deux autres tiers m’étaient intégralement dévolus. Je siégeais dans la plus parfaite solitude. Tout un beau monde défilait sous mes yeux, et parfois sur mes pieds, avec la même indifférence que si j’avais été invisible. Personne ne me calculait. Cela se prolongea jusqu’au moment où j’aperçus un nouveau venu en approche du buffet : nul autre que David Lynch. Le fan énamouré (ou la midinette si vous préférez, croyez bien que je planais dès lors dans des hauteurs où nulle vexation ne pouvait plus m’atteindre) se réveilla en moi. « Je me trouve à cinq mètres du réalisateur d’Eraserhead, le seul film capable de me précipiter non pas dans un état second, mais troisième (avec Johnny Got his Gun de Dalton Trumbo, peut-être). Je me trouve à cinq mètres du magicien de Mulholland Drive, la plus fascinante énigme jamais offerte à la perspicacité des cinéphiles. Je me trouve à cinq mètres du créateur de Twin Peaks, série la plus perchée de tous les temps. Bref, je me trouve à cinq mètres d’un génie ». Telles étaient quelques-unes des phrases en boucle dans ma tête. Et tout bascula soudain dans la plus parfaite irréalité. Assiette à la main, il semblait bien que, négligeant de se joindre à la ruche dont les bourdonnements polyglottes me parvenaient depuis l’extrémité de la terrasse, David Lynch se dirigeait vers moi. Cela ne se pouvait, j’attendais que se dissipât l’illusion d’optique. Parvenu devant ma table, le réalisateur de, le magicien de, le créateur de, etc., me demanda s’il pouvait s’asseoir sur la chaise la plus proche de la mienne. Je donnerais cher pour voir la tête que je tirais à cet instant. Et j’ai oublié ce que je trouvai à lui répondre quand il entreprit de se présenter : « Hi ! I’m David ».

« Je me trouve à cinq mètres du réalisateur d’Eraserhead, le seul film capable de me précipiter non pas dans un état second, mais troisième (avec Johnny Got his Gun de Dalton Trumbo, peut-être). Je me trouve à cinq mètres du magicien de Mulholland Drive, la plus fascinante énigme jamais offerte à la perspicacité des cinéphiles. Je me trouve à cinq mètres du créateur de Twin Peaks, série la plus perchée de tous les temps. Bref, je me trouve à cinq mètres d’un génie »

« Hi ! I’m David »

Dans cette longue séquence de rêve éveillé, le plus stupéfiant tient à ce que, cinq minutes plus tard, nous bavardions comme deux vieilles connaissances en toute décontraction. De cinéma, bien sûr, mais aussi de tout et de rien. Et cela durait, durait encore. Une amie commune, productrice de profession, apparut alors. Il fut question d’une opération au cerveau qu’elle venait de subir, ce que David Lynch commenta dans le registre de l’humour noir en lui demandant si elle se sentait plus intelligente qu’avant l’intervention chirurgicale.

© Potemkine Films

Avions-nous crevé l’écran, étions-nous devenus les acteurs de l’un de ses films ? Ce fut au tour de son épouse Emily Stofle et de sa petite fille Lula de nous rejoindre. La première nommée se plaignit bientôt de ce que son mari, plutôt que de se reposer comme il s’y était engagé après avoir mis en boîte la nouvelle saison de Twin Peaks, passait beaucoup de temps dans le garage à fabriquer des tables.

Des tables ?

Oui, mais d’un genre très particulier, des tables sur lesquelles on pouvait disposer tout le nécessaire. Le nécessaire ? Oui, tout ce dont on avait besoin devant la télévision, l’assurance ne jamais être obligé de se lever avant la fin du programme, de pouvoir tout disposer à portée de main : cigarettes, mouchoirs, tasse de café… Tout en me disant grand amateur de cette boisson, addict plus précisément, j’exprimai ma crainte de ne pas avoir les moyens d’acheter un des exemplaires de cette série limitée. La meilleure chance de les vendre, fis-je valoir, étant d’ailleurs de les vendre hors de prix. Ce qui se rapportait aux cigarettes m’intéressait moins, je n’en ai pas fumé la moindre de toute ma vie, mais David Lynch en était lui grand consommateur, ce dont il devait mourir quelques années plus tard. Atteint d’emphysème, son état s’aggrava de manière fatale peu après l’évacuation de son domicile, menacé par les incendies géants qui ravageaient les environs de Los Angeles. Sa série culte s’intitule Twin Peaks : Fire Walk with me. Cette fois, les flammes ne marcheraient pas avec lui, mais derrière lui, sur ses talons. Qui a vécu par le feu périra par le feu. Il fut temps de se séparer. Avant quoi, j’annonçai à David Lynch que j’irais voir le lendemain les deux premiers épisodes de la nouvelle saison si attendue de Twin Peaks —  je venais justement d’apprendre que la projection avait été déplacée dans une autre salle. Ce qui provoqua en lui un singulier émoi — j’appris plus tard qu’il avait sorti de son lit un ingénieur du son pour aller dès l’aube effectuer les réglages rendus nécessaires par ce changement de lieu. Telle fut ma modeste contribution à l’histoire du cinéma mondial.

Tout cela ressemblait décidément à l’un de ses films

Quelques semaines plus tard, coup de téléphone de notre amie commune (la productrice), David Lynch voulait connaître mon adresse. Tout cela ressemblait décidément à l’un de ses films, il fallait se laisser aller, parfois ne pas chercher à comprendre. Quant à moi, répondis-je, il pouvait avoir mon adresse et même mon numéro de sécurité sociale, tant qu’à faire. Le mois suivant, au retour d’un voyage à Minneapolis où je me rends chaque été pour voir Graham Parker sur la scène du Brit’s Pub, je trouvai au milieu du courrier un petit paquet. À l’intérieur un service à café en porcelaine de Limoges conçu par David Lynch. Accompagné d’un mot manuscrit : « Cher Eric, d’après notre conversation, j’ai pensé que tu apprécierais d’avoir ton propre « Espresso Kit ». J’espère que tu y boiras de l’excellent café !!! Ton ami David ».

Après l’annonce de sa disparition, survenue le 15 janvier dernier, un geste inédit s’imposait. J’ai enfin osé verser du café dans la tasse qu’il m’avait offerte. En buvant la première gorgée de cet excellent cru d’Ethiopie, j’ai salué la mémoire d’un immense artiste et d’un homme exquis.